Où est le navigateur G. Bernardin ?

Portrait Guy-1
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En septembre 2010 Racines vous faisait découvrir Guy Bernardin, « vagabond des mers », skipper au long palmarès (plusieurs tours du monde) installé aux Sables-d’Olonne. Début octobre nous avons appris que le navigateur septuagénaire était porté disparu. Son fameux voilier Spray of Saint-Briac a été retrouvé sans son capitaine sur la côte est des Etats-Unis. En avril 2016, Guy Bernardin avait recontacté Racines nous annonçant son nouveau défi pour 2018 : organiser un tour du monde sans escale pour commémorer le 50e anniversaire de « La longue route » de Bernard Moitessier. Il lançait ainsi un appel à tous les navigateurs qui recherchent « la récompense ultime d’avoir concrétisé un rêve et de s’être vaincu soi-même ».

portrait benradin1Voici le portrait publié dans Racines en septembre 2010. Texte et photos : Christine Grandin.

Guy et Joshua, c’est une longue histoire. De marins. De défis. De liberté. Sur les traces du Spray, la circumnavigation d’une vie.

Deux vies. Deux aventures. Un même rêve d’homme. Deux marins. Deux époques. Le même bateau. Le premier, Joshua Slocum, fut le seul à réussir en solitaire le tour de la terre sur les océans de 1895 à 1898. Il se perdit plus tard corps et biens au large du Triangle des Bermudes, en 1909. Nul ne sait au juste comment. Le second, Guy Bernardin, Breton de Saint-Briac, partit sur ses traces 110 ans plus tard, pour rendre hommage à Joshua. Tous les deux firent le tour du monde à la voile en solitaire avec escale sur Spray, un huîtrier en pin de Virginie de 11,20 m. Le marin de 2005 sur Spray of Saint-Briac, une réplique exacte du Spray original, sloop abandonné du Massachusetts, retapé en 1892 pour 553 dollars par Slocum.
Une pérégrination maritime à rebours des pilotes automatiques, où la barre à roue se maintient par un bout de chanvre avec, dans leur jus, un accastillage et des poulies en bois de voilier d’antan.  » ‘ai toujours suivi mes intuitions et écouté ma petite voix intérieure. La première fois que j’ai lu le bouquin de Joshua Slocum racontant son aventure, j’avais 28-29 ans. J’habitais à l’époque Newport, sur la côte est des États-Unis (Rhode Island). J’avais entendu parler de l’Ostar, la course en mer Newport-Plymouth. Quand Alain Colas est arrivé, je suis allé faire des photos. Et c’est là que tout a commencé : je me suis dit, dans quatre ans, moi aussi, je veux être sur les pontons ! »
Bon sang ne saurait mentir. Celui qui coule dans les veines de ce Breton de 66 ans garde la mémoire vivante d’un père capitaine au long cours et, surtout, d’un grand-père cap-hornier. Avec lequel il a passé une grande partie de son enfance et qui l’avait poussé à commencer l’école de la marine marchande. « Quand j’ai passé la première fois le cap Horn, c’était fantastique ! J’ai pensé à mon grand-père qui avait navigué avant moi dans ces mers-là. J’avais 38 ans, avec l’impression que ma vie avait été un long apprentissage et que je devenais adulte, juste à cet instant-là ! J’ai continué à vivre sur la côte et à faire des courses au large… » D’abord une première traversée de l’Atlantique offerte en voyage de noces à sa jeune femme sur un petit Dragon de 1939 baptisé Ratso (Ostar en verlan). Puis au départ de l’Ostar, quatre ans plus tard, sur un nouveau 40 pieds alu flambant neuf, Ratso 2.
Portrait Spray Port Olona
Cinq tours du monde à la voile plus tard (entre autres) et 600 000 milles à son carnet de bord, Guy Bernardin est devenu un skipper au palmarès impressionnant. Mais que les coups de vent de la notoriété n’ont jamais décoiffé ! « Grenouiller à droite et à gauche, me faire voir sur les pontons, la presse, les sponsors, ce n’était pas mon truc. J’ai toujours pensé que la gloire est quelque chose d’éphémère, que ce n’était pas la peine de vivre pour ça… » Indépendant, jusqu’au-boutiste, aimant les défis et, surtout, surtout, solitaire dans l’âme. « Encore maintenant, je ne sais pas encore comment je finirai ma vie. Mais une chose est sûre, je resterai fidèle à moi-même. » En vagabond des mers, comme un voyageur en éternelle partance ou un aventurier de l’existence qui, quand il parle de son bateau, dit : « nous ».
Fortunes de mer, vents contraires, il connaît. Ce naufragé, recueilli in extremis au large des côtes chiliennes en 1988, savoure les coïncidences de la vie. « Vingt ans avant d’avoir l’idée de naviguer sur Spray, j’avais passé le canal de Panama avec un type qui en avait construit une réplique. Je l’ai retrouvée deux décennies plus tard grâce au coup de fil d’un vieux capitaine du Maine. » C’est celle sur laquelle il a passé un peu plus de trois ans à descendre et remonter les océans sur les traces de Slocum. « Capitaine Joshua Slocum, je te salue et, avec moi, tous les navigateurs présents, passés et à venir… » C’est le message de Guy dans une bouteille à la mer, lancée dans les vagues des Bermudes, près de cent ans après la mort du premier capitaine solitaire et de sa circumnavigation de 74 000 km. « Tant qu’il y aura la mer… »
C.G.

•Pour aller plus loin
À lire, de Guy Bernardin : Tant qu’il y aura la mer… ou l’impossible voyage autour du monde avec Spray of Saint-Briac (2010), éditions de la Découvrance, 22 € ; Sur les traces de Joshua Slocum (2000), éditions Loisirs nautiques ; Pot pourri au cap Horn (1993), éditions Buchet-Chastel.
Le film DVD Tant qu’il y aura la mer… ou l’impossible voyage autour du monde avec Spray of Saint-Briac est (était) disponible sur le site : www.gbsailing.com.

Quelques dates et palmarès en course de Guy Bernardin
1982-1983 : Boc challenge (3e) et 1986-1987 (4e).
1984 : Québec-Saint-Malo sur Biscuits Lu (vainqueur en classe 4) ; Ostar sur Biscuits Lu (2e) (la fameuse Transat anglaise).
1988-1989 : deuxième tentative de record en solitaire sur BNP-Banque of the West entre New-York et San Francisco par le cap Horn. Dans une violente tempête après le Horn, sa quille se casse en deux. La marine chilienne sauve le skipper et le bateau.
1989-1990 : au départ du premier Vendée globe, il a terminé hors course à cause d’une escale à Hobart pour une intervention médicale.
1990 : Route du Rhum (2e).
1992 : traversée de l’Atlantique-Nord sur Spray of Saint Briac avec sa femme et son fils Briac, âgé de 11 mois.
1995-1998 : 1er tour du monde à la voile sur Spray of Saint-Briac.
11 septembre 2005 au 1er juillet 2008 : 2e circumnavigation sur Spray of Saint-Briac pour commémorer les cent ans de la mort du capitaine Joshua Slocum.

•La Baleine aux yeux noirs (extrait de Tant qu’il y aura la mer… ou l’impossible voyage autour du monde avec Spray of Saint-Briac, de Guy Bernardin.)
« Ce 20 janvier, nous sommes par 38°10 S. et 38°20 E. Spray marche bien avec du Nord-Ouest de quinze nœuds. Au milieu de l’après-midi, je rêve, je contemple la mer sur mon côté bâbord. Un fort bruit derrière mon dos me fait me retourner, pour le moins inquiet. (…) Une forme noire, imposante, jaillit soudainement et replonge bruyamment tout en repoussant un volume d’eau important. Cela me fait penser à un petit sous-marin. C’est une baleine ! (…)
Pendant près de deux heures, elle plongera et disparaîtra dans l’axe de route de Spray ; on croisera sa route devant, dessous ou derrière dans son sillage.(…) Par sécurité, je demeure en position, près de la barre à roue, pour une hypothétique action. Elle réapparaît à vingt mètres sur notre côté bâbord et sur la partie avant, près de l’étrave. Je suis de nouveau sur le qui-vive ! Il se passe, alors, quelque chose de profondément merveilleux : avant de replonger, elle sort son imposante tête de l’eau, énorme et allongée. Elle fait une chose remarquable : elle se contorsionne pour regarder au-dessus de son dos dans notre direction. Je crois que j’ai découvert les yeux noirs les plus beaux du monde, pleins de reconnaissance, d’amitié et de tendresse. »

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