Retour vers nos racines familiales

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Quel besoin avons-nous d’inscrire nos pas dans ceux de nos ancêtres ? Ou de rattacher ou de délier nos vies à celles de nos grands-parents, de nos parents ? Juliette Allais(1), psychanaliste transgénérationnelle, décrypte ces relations avec nos racines familiales. Propos recueillis par Yvelise Richard.

 Un de vos livres s’intitule Guérir de sa famille, se libérer des souffrances du passé. Cela veut-il dire que nous sommes tous malades de notre famille ?

Il n’est pas question de dire que nous sommes malades de notre famille mais plutôt que la famille est un lieu où il se passe beaucoup de choses. Il y a nécessairement des liens complexes entre toutes les personnes qui la composent. Ces liens génèrent des difficultés ou des conflits, des manques… C’est important de regarder cela de la façon la plus ouverte possible : même si la famille est un lieu qui est censé nous soutenir, nous éduquer et nous faire grandir, afin de nous permettre de devenir nous-même, cela ne va pas de soi ! Certains héritages ou croyances, parfois certains liens même sont moins soutenants qu’ils ne devraient l’être. Il y a toujours un « endroit » où l’on a souffert de sa famille. Il est bon d’aller voir ce que cette souffrance nous dit.

 En quoi nos parents, nos aïeux ou leur passé nous tiennent-ils prisonniers ?

Vaste question à laquelle on ne peut répondre en quelques mots. On peut cependant dire que nos parents, nos grands-parents ont tous une histoire dans laquelle ils ont été heureux, prospères et aussi, à certains « endroits », malheureux. Ces souffrances, ils n’ont pas pu les partager ni en parler. Ce sont ces endroits-là auxquels nous allons être reliés : lorsqu’ils ont perdu des êtres chers, lorsque la vie a basculé dans le cauchemar (avec les guerres, les morts d’enfants jeunes…).  Tout ce qui a émaillé nos histoires a créé chez nos ancêtres des endroits où ils se sont retrouvés très fragiles, déprimés, désespérés, car à l’époque il était très difficile d’en parler et de s’en remettre.
Ces endroits-là ne disparaissent pas : mis de côté dans le psychisme de nos ancêtres, ils nous sont transmis. On peut, nous-mêmes, être habité par un sentiment profond de désespoir qui ne nous appartient pas, mais qui est passé d’une génération à l’autre, sans les mots nécessaires pour expliquer cette tristesse (par exemple la shoah : les gens ne pouvaient pas en parler tant c’était douloureux et indicible). C’est souvent cela qui fait souffrance chez les générations qui suivent. Chez qui, on trouve le besoin de se soulager ces maux, dont elles sont en partie dépositaires. Nous pouvons avoir tissé des liens particuliers avec une grand-mère avec qui nous avons été élevés. Ces liens nous amènent à vouloir réparer les choses ou à combler leur manque. Il nous faut alors prendre conscience que nous ne pouvons plus rien faire sur cet endroit douloureux. Nous devons nous dégager de ce sentiment de loyauté, de cette obligation de réparation qui nous tient prisonnier. Nous en libérer  !

Comment s’en libérer alors ?

Il faut réussir à se dire que, c’est en vivant notre vie le mieux possible, au service des choses qui nous font du bien, qu’on va pouvoir guérir notre arbre généalogique. Si l’on reste enfermé dans le malheur, nos ancêtres n’en seront pas plus heureux pour autant ! On peut leur rendre hommage, car finalement, si je suis là, c’est grâce à eux ! Ils sont toujours dans mon souvenir, mais je transforme leur héritage afin de ne plus le subir mais le rendre vivant. Commémorer par de la musique ou par des actes joyeux, qui nous relient et qui nous font du bien.
Il arrive parfois qu’on ne sache pas l’origine d’un mal-être, porté comme un fardeau. On ne le relie pas à l’histoire de nos ancêtres or s’il devient trop pesant, il est important de se faire aider par un psychothérapeute. Il nous aidera à voir que nous continuons à porter des contenus douloureux, alors qu’il y a tout un travail d’élucidation (par la parole, le dessin) pour pouvoir se séparer ! Ce ne pas ne plus aimer, mais bien se séparer du côté souffrant et mortifère de l’histoire, pour continuer à vivre. Le traitement, il est là. Et si les choses sont trop lourdes, un travail en psychothérapie peut être envisagé.

« L’HÉRÉDITÉ D’UN DÉSESPOIR
QUI NE NOUS APPARTIENT PAS »

Alors qu’à certaines périodes de sa vie, on a besoin de couper les ponts, à d’autres périodes, on souhaite revenir vers le cercle familial.

Ce n’est pas vrai pour tout le monde ni tout le temps. Certaines personnes ont besoin de s’éloigner de leur famille, car elles n’ont pas trop d’affinités avec elles. Il existe aussi des familles toxiques, très envahissantes : mieux vaut alors prendre un peu de distance.
Parfois au contraire, on a besoin de retrouver nos racines et de mieux savoir d’où l’on vient. Lors de certains tournants de vie, pour passer certains caps importants. C’est utile de sentir qu’on et soutenu par une histoire familiale et des Racines fortes. Ce qui nous permet de tenir debout.arbre de famille

Ce retour se manifeste notamment quand on devient parent soi-même. Pourquoi selon vous ?

Car ce sont des moments où on se relie à sa continuité. Ça fait bouger les places de chacun. D’enfant, nous devenons parents et nos parents deviennent grands-parents. C’est toujours une période où l’on est rattrapé par son histoire et par son enfance. Et où l’on a envie que l’histoire soit transmise, pour que nos parents puissent raconter des choses à nos propres enfants. Ce qui peut générer un rapprochement avec eux. C’est ainsi que l’on peut mieux se comprendre, se construire, s’orienter dans la vie.
Car je pense que le brouillement permanent des repères fragilise les gens, qui ont besoin de retrouver un sens de leur identité et de leur appartenance : « D’où je viens ? Qu’est-ce qui me relie aux autres ? Qu’est-ce qui fait famille pour moi ? »
Autre période de la vie où l’on se sent fragilisé, celle où avance vers la vieillesse. On fait le bilan et dans ce cas-là, la famille c’est quelque chose qui rassure, qui permet de vivre serein et d’affronter les grandes questions existentielles.

Vous dites qu’on a tous sa place dans une famille. Mais comment aider ceux qui ne trouvent pas la leur dans leur famille ? Doivent-ils s’imposer, s’effacer ou carrément s’exiler ?

Cela dépend des familles : dans certaines, on ne peut pas s’intégrer, il n’y a pas de place. On est toujours jugé, critiqué, quoi qu’on fasse. Là, il n’y a pas le respect suffisant.
Mais cela ne veut pas dire qu’on n’a pas de place : notre place généalogique ne peut pas disparaître. On ne peut pas nous l’enlever, elle est intégrée en nous. Mais dans le concret, on n’est pas obligé d’avoir des relations avec des gens qui nous respectent pas ou qui nous ne nous laissent pas être qui on est. Je pense que ce n’est jamais une bonne chose de faire le gros dos et de s’adapter, car cela a un prix que l’on finit toujours par payer. Car si la famille est maltraitante, il vaut, en effet, mieux s’exiler, ne pas la subir.
C’est vraiment important de montrer qui l’on est : sans violence ni agressivité, mais en défendant nos valeurs, nos choix. Parfois, nos parents, qui font ce qu’ils peuvent de nous, sont tellement éloignés de nous qu’ils ne peuvent pas nous comprendre. Il faut savoir relativiser, et se dire que même s’il y a des choses sur lesquelles on ne peut pas se rejoindre, ce n’est pas si grave.

Pour aller plus loin
Guérir de sa famille

Dans Guérir de sa famille, se libérer des souffrances du passé, Juliette Allais nous propose de comprendre l’origine de nos échecs en explorant notre arbre généalogique. Car « au-delà d’un déterminisme hérité, nous pouvons décider de nous appuyer sur notre histoire pour construire un avenir qui nous ressemble ».

Aux éditions Eyrolles. 240 pages. 18 €.

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